dimanche 24 mai 2015



Il y a des fleurs très jaunes sur ma table-bureau. J'aime le jaune depuis qu'il est parti, car on disait que c'était sa couleur. Cinq enfants, et presque tous une couleur différente. Bleu, rouge, vert, jaune, et de nouveau rouge. Serait ce comme des caractères ? Pourtant rouge et rouge ne se ressemblent pas vraiment. Alors je ne sais pas comment garder les fleurs en vie chez moi, elles fanent beaucoup trop vite à mon goût.
C'est dimanche et j'ai repoussé depuis hier de répondre à ma messagerie infernale, qui n'est jamais en veilleuse. Mais c'est bientôt l'heure du cours de barre au sol et je voudrais avoir l'esprit tranquille. Alors j'inscris un à un tous ces témoignages sur le stress en crèche, très peu arrivent à positiver, et ça bouillonne dans ma cerveau, ça surchauffe même, j'en ai des vertiges. Mercredi on m'a dit, ce dossier il faut le rendre maintenant, pas dans quinze jours comme c'était prévu. Je m'en suis écorchée le pouce d'angoisse, avec la rappe à fromage. Le comté sur les lasagnes multicolores n'en a pas été moins savoureux, mais quand même. La semaine avait déjà commencé sur des heures pleines, pas de creux, non non, c'est pour les faibles, alors là, ça a été le pompon. Mon appel à l'aide a eu beaucoup de réponses, et il fallait bien qu'à mon tour j'indique, je dirige, je motive. ça ne me quittait pas, le cœur battant la chamade toute la journée, et même le soir, je me faisais violence pour débrancher.
 Et puis la crèche en sous effectif, cependant que le stress était bien là, je me devais de garder mon calme, de privilégier toute mon enveloppance, avec ces tout-petits. Vendredi, ça a commencé à tirer sur la corde, j'ai parfois dû parler un peu durement, mais j'ai largement proposé mes bras et j'ai eu plusieurs petites têtes qui sont venues se nicher sur mon cœur. J'ai dit que c'était normal on était tous fatigués, c'est vendredi, et puis quinze jours avec papa et maman, je comprends que tu n'ais pas envie de revenir à la crèche, je comprends aussi que tu préfères cette chaise avec les accoudoirs, mais je n'ai pas le choix, je dois la donner à un  plus petit que toi, mais viens, je te fais un câlin, viens je t'en donne une plus belle, jaune, et tu pourras manger des betteraves, et oui je comprends un coup de couteau sur la tête, y a rien de moins agréable, mais tu n'as rien, non à part la colère et la peur, et le douleur oui, ok je te donne ta tétine, tu la réclames alors je te la donne, mais quand même pas entre chaque bouchée, oui tu as tous les droits d'être malheureux, avec ton otite et ça doit faire mal, écoute, je dis aux autres de ficher la paix, oui laissez le, il n'a pas envie qu'on l'embête, et oui je sais que tu veux jouer avec l'eau et avec la barrière, je vois ton sourire jusqu'aux oreilles, même quand je te dis stop, parce que je ne peux pas te changer dix fois de body dans la journée, et la barrière, j'ai peur qu'elle casse si tu continues à la secouer comme ça, donc je comprends ta désapprobation, mais tiens je mets de la musique, toi qui aimes tant danser, et puis après je te montrerai ce qu'il se passe dans la cuisine, puisque la vue te plait autant, et oui je sais, dormir à votre âge ce n'est pas simple, mais je suis là, je pose une main là où vous avez besoin, sur la tête, sur vos petites mains et sur vos jambes qui s'agitent, je dis que vous pouvez fermer vos yeux, vous vous endormez tous un à un, la crèche est silencieuse, et alors oui tu te réveilles en pleurs, les cheveux trempés, mais je suis là, encore, et je te porte, petite grenouille, je fais tous les gestes avec toi, je te parle, et puis enfin, quand tu es prête, je te pose au sol et tes yeux sont si lumineux, alors que tu as tellement pleuré en septembre quand tu es arrivée parmi nous, je sens déjà quelle petite fille tu seras, je suis contente d'avoir encore un an avec toi. Je dis il faut surveiller qu'il n'ait pas trop mal, qu'il ne mange pas de produit avec du lait de vache, que lui ait son biberon, que la machine à laver soit lancée après le goûter, je dis au revoir les enfants, et je cours vers autre chose.
Je sens bien que la fatigue est en train de venir se coller à moi. Mais ce n'est pas encore la fin de semaine. J'ai rendez vous. Je dois rencontrer l'enthousiasme, la joie de notre métier. Après tous ces jours à récolter la dureté de nos quotidiens, je me maudis de ne plus avoir la force de frétiller moi aussi mon siège quand elle me raconte les livres, les soirées parents livres, les prêts de livres, les commandes de chenilles que les petits verront grandir, les kamishibais faits main, faits avec les familles.
Jeudi, la petite fille aux cheveux noirs m'a demandé quand j'aurais un bébé dans mon ventre, en le regardant. Je ne sais pas. Puis elle a regardé une autre petite fille, qui fait d'elle une presque sœur, en racontant, "C., elle dit quand on a très soif, au lieu de dire je meurs de soif, on peut dire j'ai éléphantesquement soif." J'ai souri, ces mots sont les miens, et ce sont comme des petites graines que j'ai plantées et qui contre tout attente, font de fleurs bien épatantes.

mercredi 13 mai 2015






Ensuite, la semaine de mauvaises nuits s'est multipliée par deux, puis trois. Je finis par me demander si mon genou est bien le coupable. En fait, j'ai même du mal à écouter ses lamentations. Je continue à foncer dans le tas, en croisant les doigts, malgré tout.

J'appréhendais le petit périple avec J., n'était ce pas trop ? Les arrêts ici et là, dire bonjour et bien vite au revoir, à quoi ça pouvait rimer. ça a sonné comme nous deux, main dans la main, tour à tour pilote et copilote "tu as compris où tu devais aller ? Je ne sais pas, je n'écoute que toi, que ce que tu me dis". Rien que pour ces mots là, je préfère être celle qui indique la route. Et puis ça me permet de regarder le paysage.

A Majorque j'écarquille grands les yeux, prête à prendre le moindre petit détail qui me fera dire que je ne suis pas trop chez moi, et que ça fait du bien. Alors il y a des routes en lacets, et des maisons isolées, avec des oliveraies, des moutons, beaucoup de poussières. On traverse parfois un village, ça sonne presque western, ville fantôme avec tous ces volets fermés. On arrive enfin à notre nid pour ces quelques jours, comme des enfants de luxe, on se jette sur le balcon "on voit la mer ?"  Oui en dessous, des arbres, on la voit la mer, un petit bout de mer mais quand même. Tous les petits déjeuners gargantuesques seront pris dans une salle immense, avec des mômes qui courent partout, il n'y a que des familles ici. Une fois ça de fait, la journée commence au rythme des vacances : paresser, bouquiner, écrire, se balader. Un jour, on visite un château, je regarde au loin et m'étonne de ces arbres que je vois si distinctement sur les montagnes. "tu crois que ce sont des arbres géants ?" Un autre jour, on a bien étudié la carte, on veut découvrir des petites criques en courant. D'abord, on se perd, on rencontre sur le chemin un caddie oublié au milieu de nulle part, et de l'autre côté de la falaise, je vois une grosse chèvre. Un bouquetin, qu'on me dit. Cela n'empêche, le chemin qu'on emprunte sent le miel, pour de vrai, pendant quasiment deux heures, je sens l'odeur du miel et le soleil est juste à point, on rencontre un unique cycliste. Nous sommes presque seuls au monde. Le dernier soir, j'ai envie d'une glace, et on a oublié que la saison n'était pas si haute que ça. Heureusement tout au bout de la rue, un glacier nous a presque attendu avant de fermer sa boutique. J. insiste pour qu'on aille finir notre glace au bord de la mer. Je bougonne un peu, il fait nuit, il insiste, car oui c'est ça les vacances.

Puis nous ne rentrerons pas ensemble à Paris avec J. Moi le samedi, lui le dimanche. "pourquoi tu ne rentres pas en même temps que lui ?","pourquoi vous n'essayez pas d'être plus fusionnels ?". De nouveau je grince et je m'agace. Je voudrais sourire et dire c'est notre vie, c'est comme ça. Mais non je m'emporte, je me justifie, je m'insurge. Pourquoi devrait-on faire comme tout le monde si on peut faire comme ça nous convient ?
Après ça, il faut que je compose avec moi, avec la difficulté de ne rien supporter, et de me rendre compte que c'est ma personne que je ne supporte pas. C'est comme si tout venait se cogner à moi, les objets, les meubles, le regard des gens, et même mon propre corps. Il y a des douleurs que je ne sais plus à qui confier. A qui puis-je dire que mon frère me manque ? Et y a-t-il besoin de le dire ?
On m'a dit qu'il fallait que je me fasse un plan de carrière. Je n'ai pas compris. ça m'a de nouveau piqué. Mais depuis deux jours, je dors la nuit, d'un sommeil très lourd et engourdissant. Le matin, je l'entends à peine se lever et je me réveille juste assez pour sentir ses lèvres sur moi qui me disent bonne journée.

vendredi 1 mai 2015





Une semaine de mauvaises nuits, avec un genou qui persiste à ne pas se faire oublier,  et cette toute dernière  nuit, le jour se lève  à peine,  j'ai un train à prendre et les yeux qui piquent. Je bougonne,  comme tous les matins de cette semaine. Quand on commence à ronchonner contre soi,  c'est tout qui fout le camp. Je souffle et me dit que non pas aujourd'hui,  c'est  décidé j'arrête la colère. Je ferme la petite valise bleue, celle qui j'ouvrirais et fermerais plusieurs  fois ces jours prochains. Dans les rues de mon quartier parisien,  c'est l'heure que je préfère,  celle où cette ville n'est  pas épuisante, presque un peu timide avec le ciel qui s'ouvre. Je pense à Maman qui va bientôt  partir aussi de Dijon. À ce moment  là je reçois  un message d'elle "chacun sa route". Dans le train je me force à régler certaines obligations, je grince encore un peu, mais cette fois ci ce ne sera que furtif. Et puis parfois il suffit à dire ce qui révolte pour que ça  apaise. Dijon est vite là,  Maman aussi et puis la grande maison. T. sera là à midi. Mais en attendant il n'est que dix heures, le temps pour  Maman de découper des éléphants au chocolat blanc et moi d'en  plier des tout légers.

Avant, à Paris, ou pas loin, il y a une naissance, d'une petite fille avec un prénom en trois lettres, mais qui aurait pu s'appeler comme moi. C'était le vingt avril, le même jour que le frère de J. . Avril, c'est des dates de fin, mais aussi de début, il faut bien, ça marche comme ça. Des journées entières à la crèche, mais seulement une ou deux posées ici et là. Ce ne sera qu'une collègue et à peine deux poignées d'enfants. Petite J., trois ans tout frais du dix huit avril, apprend à se débarrasser de sa couche. Je discute avec son papa, que je trouve merveilleux, à croire que chaque papa que je croise l'est. Le papa de petite J. est impliqué, il rit beaucoup, mais je sens bien en dessous ce qu'il se joue, et cette relation de père-fille, qu'est ce qu'on croit, en fin de compte. Tous les matins, c'est pareil, il dit, je m'en vais, tu me fais un bisou/tu me dis au revoir ?, sa toute petite lui répond de sa voix rocailleuse d'un grognement d'ourson, en baissant la tête et la secouant pour dire non, légèrement désolée. J'ai un peu mal à mon côté paternel, quand il part, comme ça, parce qu'il faut bien quand même. Cette semaine, avec ma collègue, c'est un doux ballet, ménage, cuisine, s'occuper des enfants, ah oui quand même, on est là pour ça. C'est doux si vous saviez, comme à la maison, sans presque de cris, ni de pleurs, des siestes à rallonge, des bougies soufflées sur une tartine de chèvre, des fous rires sur la table de change. Un matin, j'ai même allumé France Inter alors que tous sont au jardin et que je suis en cuisine. ça parle de course à pied, alors j'écoute attentivement, en guettant le jardin et les enfants à moucher/consoler/changer. Un jour, ou cours d'un repas sans mes oreilles qui se crispent, je me dis et je le dis tout haut : c'est comme aujourd'hui que je voudrais travailler. Et j'y songe. Je suis éducatrice mais il se peut que je me rajoute une autre casquette, assistante maternelle, avec d'autres assistantes maternelles, une maison et la paix, tout le monde au même niveau, nos mains dans la même pâte. J'ai commencé à envoyer des messages, lancer des appels. Je me laisse influencer positivement par des projets qui pourraient vraiment voir le jour.

Ce vendredi là, dans le Jura, après la sieste des Malimalé et l'offrande des éléphants, direction le parc. Je regarde ces beaux enfants, mon filleul, avec ses boucles caramel et ses manières pataudes, ses petites dents qui se dévoilent quand je lui raconte une blague, et M., mon premier bébé, qui a quatre ans maintenant, qui est immense, je l'observe. Quelque chose a changé, une nouvelle naïveté est apparue sur son visage. Au parc, leur maman veille au grain, entre deux discussions et quelques princes engloutis. Juste avant que je remonte dans ma petite montagne, je reçois un message du papa de petite J. : "ça y est, elle ne met plus de couches. Et ça c'est trop cool."
Demain, ce sera la route pour Grenoble, puis, Annecy, pour voir un autre bidon bien rond, Genève, un avion pour Majorque, re Genève et Annecy, enfin encore un tout petit peu, le Jura.

samedi 18 avril 2015




Après l'arrêt, j'ai été longtemps sans avoir envie d'ailleurs. Mon tout petit nid, ma lucarne sur les toits de Paris, ça suffisait. Il fallait que j'hiberne encore un peu, sans relâche. Alors je ne rentrais même pas à la maison. Dans la grande maison. Puis il y a eu Pâques et les jours qu'on compte, mais pas trop. Quand on me demande, avec des sourcils arqués, plein de compassion, je réponds un peu trop sèchement à mon goût, que "c'est tous les jours qu'il me manque un frère". C'est vrai, je fais de moins en moins attention aux dates, parce qu'elles finissent par me peser, et que les années vont filer. Ce dimanche de Pâques, pour tout avouer, ma première pensée n'a pas été pour lui. La matinée était déjà bien avancée, le rideau plein de soleil rougeoyant la chambrette, comme presque tous les matins avec J. . C'est comme deux souffles paisibles, et puis les sourires, les yeux clairs et les rires qu'il provoque chez moi. Alors non je n'ai pas pensé à lui, ou pas tout de suite. Ni le huit avril, parce que la vie est fourmillante de pérennité. Entourée d'amies, de collègues avec des bidons ronds et tout-petits, je savoure les instants en presque tête à tête avec elles. J'aurais cru que je deviendrai amère, à force. Non, je ressens toujours autant de pétillant à les écouter parler d'une première purée savourée, à regarder un couple de parents tous neufs, fatigués, mais heureux, à voir les mains caresser ces ventres nids, accueillir des inquiétudes et entendre plus tard qu'elles se sont envolées. J'ai du mal à ne pas me regarder le nombril à leurs côtés, j'ai peur. Je n'ai pas de certitudes quant à ce qui me sera offert. Mais alors que je ne peux pas me projeter, que je m'attendais à être assommée, je suis comme un ressort. Car avec lui, cette vie, c'est comme si ça a avait été là depuis la nuit des temps, et que paradoxalement tout change chaque jour. Il y a comme un mouvement perpétuel dans les plaques tectoniques de notre histoire mais que l'un comme l'autre avons un équilibre d'expertise. Et puis j'observe plusieurs choses sur l'espoir, que c'est un faux ami, qu'on a notre vie actuelle à aimer, celle de l'instant juste là, et j'ai alors un grand grand soulagement, immense, comme si je pouvais baisser les armes, celles que je n'ai pas d'ailleurs. Je lis ce livre sur les abeilles, et je ressens maintenant le goût du miel comme un filtre à mon quotidien.
Je prends le train, je sais que ma mère m'attend au bout, oui j'arrive sur le quai, et je la vois se balancer d'un pied sur l'autre, comme une petite enfant. Elle me prend dans ses bras et inspire dans mon oreille, à mon cri, elle me dit "j'avais oublié que tu avais une oreille". On se trompe de route, mais on arrive quand même à Ikéa pour manger des boulettes, régression mal bouffe par excellence, on fait même un arrêt à la boutique pour en prendre pour mes frères. Trois repas de boulettes. Mais ça ira. Le matin, il y a mon bol avec le sachet de thé déjà dedans et "l'eau est déjà chaude, je viens de la mettre sur le feu". Et "j'ai fait du feu, c'est plus agréable non ?" "tu veux qu'on aille dehors?" "non demain, d'accord demain". Des mini madeleines dans un grand pot en verre, qu'on pioche une à une. On ne s'arrête plus, comme les mots entre nous. Il faut quand même se préparer à prendre déjà la route, je m'arrête à la fromagerie, faire le plein d'une grosse cargaison de miel, "un kilo cinq cent de comté extra, et le petit morceau de bleu de gex que vous allez là, et la bûche de chèvre. Oui ce sera tout." (et assez pour enfumer mon tout petit frigo parisien, faire râler J.) La route est belle, le pont avec ce grand lac mystérieux et les lacets, un peu. J'arrive en avance avec les petits cœurs au chocolat blanc de Maman mais avec en plus de l'orange et des noix. La ville est ouvrière, mais il fait beau, au moins, qu'on me dit. "Tu viens chercher Robinson avec moi chez la nounou ?" Je me réjouis de retrouver ce merveilleux avec ces yeux si rieurs, comme sa maman. Chez la nounou, qui me dit "Camille, ah Paris, je vais vous dire, c'est grandiose, je kiffe cette ville, par contre les musées, hein bof, pour ne pas dire que ça me fait chier", j'apprends que la première fois qu'on rentre dans cette maison, on se fait parfumer. Et j'ai le choix entre divers fragrances. Je sors avec la nausée, mais avec l'impression de m'être fait baptisée par une femme bien chaleureuse. "tu vois il faut avoir un peu de temps quand je viens récupérer mon fils". Je pense tout haut que c'est mieux qu'une nounou qui vous met à la porte dès que vous avez votre chiard dans les bras. Il y aura donc une salade de riz savoureuse à une table familiale, je replonge des années en arrière et ça doit être pour ça que je ne parle pas trop, malgré mon amie qui me dit tout le bonheur que je sois ici, et combien elle est excitée de cette journée. Mais c'est la course. C'est vrai qu'elle a l'air heureuse dans cette médiathèque un peu chapelle. J'ai même l'impression qu'elle a dix sept ans quand elle prononce l'important c'est que vous lisiez avec le cœur. Une rangée de sept personnes : conteurs, libraire, prof de français, bibliothécaire, ce sentiment d'imposture qui réapparaît quant à ma place au milieu d'eux. En face de nous, sept enfants, quel âge ont-ils en CM2 ? dix, onze ans... ils sont beaux, et leurs voix qui s'élèvent, tantôt graves, tantôt fluettes, zozotant ou accrochant un peu sur certaines phrases, faisant la course avec les mots, le trac est là, même s'ils font bonne contenance. Je suis aussi émue de les voir et les entendre qu'avec mon groupe de deux trois ans qui me dit à table qu'ils ont tous des surprises pour moi rangées dans leur maison. A la fin, il faut décider qui a été le meilleur, et j'ai un peu la gorge serrée, même si ce petit bout d'homme, lisant avec tant de ferveur et de calme, un conte de la mythologie scandinave, c'était quelque chose. Puis tous les enfants partent, ils n'ont pas l'air déçu. Je parle avec une des conteuses, qui n'est autre qu'une amie de mes parents, le monde est très petit dans le Jura. Je ne l'ai pas vu depuis plus de dix ans. Elle me raconte son mari instituteur qui devient apiculteur, et je sens bien que encore, je pétille. J'ai de nouveaux rêves, apprendre à parler aux abeilles, suis je en train de devenir une parisienne qui se tend vers la campagne sans oser y poser vraiment le pied ?
Je reprends la route, après encore beaucoup de mercis de mon amie et cette phrase cadeau "ce que j'aime bien chez toi, c'est qu'au moins, tu essaies". Je ne sais pas trop ce que je dois en faire, mais je prends. Je pense à mon autre amie, celle de presque toujours, que je n'irais pas voir, alors qu'elle est si près. Je suis égoïste et veut profiter de la grande maison. Et puis je reviens bientôt. Le soleil sur la route devient piquant, je rentre exténuée.
Le lendemain, cette fois, oui le petit déjeuner se fait dehors, avec les chats qui paressent. J'apprends dans la matinée, alors que je range mes pots de miel dans la valise, que je vais pouvoir prolonger de quelques heures ma présence ici. Je saute de joie sur mon lit, sans peur pour mon genou. ça doit être ça la liberté. Alors je profite, je découpe, je plie, je tresse et colle. Je parcours cette maison, je la respire, je l'aime de plus en plus, malgré toute la violence qu'elle peut contenir. La violence de l'absent, et de celui qui disparaît lentement. Mais je ne arc-boute pas, je ne suis pas faite pour être malheureuse, c'est comme pour tout, je vise plus loin, même si c'est assez près de là où je suis.
A Dijon, nous nous quittons trop vite à mon goût, nous n'avons pas eu le temps prendre notre chocolat avec la chantilly qui déborde. Je regarde plusieurs fois ma mère en me retournant, il y a comme une hésitation chez elle, je rentre dans la gare noire, la gorge gonflée et je erre. Le train est en retard, je me trompe de wagon. En arrivant à Paris, je ferais une salade avec plein de couleurs, je ne dormirais pas bien la nuit, mais je serais chez moi, comme là bas.

jeudi 5 février 2015




Trois mois, ça me semblait presque long. J'avais espoir, pensais que peut-être, la vie sur pause, je me mettrais à. Mais non, la vie ne change pas, pas vraiment. Oui, il y a eu les jours pause, les jours où je me suis faite réparée, et ceux où il fallait patienter, les jours creux et tellement vides que ça ne sonnait pas bien. Il fallait me réhabituer à la lenteur, au vrai ennui. Mais, maintenant, comme sur mon genou gauche il y a un cicatrice qui semble faire un viseur, je sais la direction. ça semble presque trop facile de l'énoncer. Voilà ce que je veux, voilà ce qui me convient. ça, ce n'est pas pour moi.
Se reconstruire le corps, finalement, revient à se reconstruire. A dire ce morceau là, il est blessé, je vais en faire ça. Et puis cet autre morceau, s'il pouvait se mettre en sourdine. Parce contre celui là, il est fort, il est puissant, je le chéri, je m'appuie dessus.
Donc 3 mois sans crèche, sans petite fille brune. Mais 3 mois sans enfants, ça n'était pas possible. Ils sont là, toujours avec leurs parents, qui ne sont autres que mes amis, mes plus proches. Il faut être là pour les voir grandir.  Qui froncent les sourcils, poussent, tapent, ragent, mordent, pleurent, rejettent, se questionnent, questionnent tout court. Mais aussi les lumineux, les souriant, les moelleux, les grandissant, les concentrés, les balbutiant, les rêveurs, les aimés, les inventeurs, les adorés. Je n'ose même plus compter combien il y aura de bientôt nés cette année. J'espère que cette pointe de malaise que je sens arriver n'est pas de la tristesse. Je sais aussi maintenant, avec plus de certitudes, que ça arrivera, les bébés, chez nous.
Il y  a eu ces jours à Paris, alors que ce bébé avait deux mois, et qu'il avait déjà commencé à distribué ses sourires convaincus. Nous avions déambulé entre trois appartements, se suffisant bien à nous même. Et puis il y a eu ces jours à Nancy, où j'ai pu retrouver mes bras de marraine associés à deux jambes qui peuvent bercer. Ce bébé de presque quatre mois aujourd'hui, avec son regard et ses yeux si clairs.  Trois petits jours lenteur et bonheur arrimés sur un radeau-canapé, rythmés par des siestes ronflées, guettées et chantonnées, des bonnes saveurs en bouche, "butternut-gorgonzala-poire-amande-chocolat-banane-thym-chèvre-courgette-appel curd-crêpes-, et j'en passe- et bien sûr, thé-café presque en perfusion. Il faut ajouter aussi ce papa tendresse, ce papa nid douillet, qui pourrait bien donner les bonnes manières à tous les papas du monde. Enfin, la touche finale, indispensable pour sûr, mon amie gaieté, entre discussions sérieuses et grands éclats de rire, qui sait si bien conjuguer le verbe maman et sa jolie personnalité.

jeudi 6 novembre 2014




Maman gare la voiture devant la maison, ça fait un bruit de gravier. On sort les sacs, ma valise. A l'intérieur de la maison, tout semble noir. Il n'est que 21 heures. J'ouvre la porte qui grince un peu. Il fait presque aussi froid à l'intérieur que dehors. Je m'arrête un instant, pose ma valise. Mes pas me dirigent tout droit vers sa chambre. La porte est fermée, j'hésite. Puis j'ouvre. Il regarde la télé, encore. De nouveau, je m'arrête. Je prends une respiration. Il ne s'est pas retourné quand je suis entrée. Je lui dis bonjour malgré tout, d'où je suis. Il arrête son film, se retourne, et d'une voix rouillée me répond. Il a tellement vieilli. Son regard est hagard, ses lèvres presque blanches, ses yeux rougis et la peau grise. Il se lève, comme un petit vieux, quasiment plié en deux, et ses pas, de même s'entrechoquent sur le sol. ça a l'air lourd. Je m'avance vers lui. En même temps nous nous demandons si ça va. A chaque fois, je me sens idiote, c'est comme parler dans le vide. Je prends une nouvelle respiration. "Demain, il faut que tu te laves, tu vas chez le coiffeur, avant ton rendez vous chez le docteur". "D'accord", me répond-il avec une voix pâteuse. Puis il se rassoit, lentement. "Bonne nuit." Je sors et je vacille, un peu.
Le lendemain, lorsqu'il s'assoit dans la voiture, je me demande depuis quand ce n'est pas arrivé que nous soyons tous les deux, comme ça. Peut-être deux ans et demi, depuis que ça s'est passé. Déjà à l'époque, je sentais la gêne. J'avais déjà envie de le secouer et de lui demander comme il avait pu me laisser porter ça. Je démarre et le silence s'installe. Ce n'est plus comme avant, que je chérissais ce silence entre nous. Là, j'aimerais qu'il dise n'importe quoi. Mais son regard reste suspendu dans le vide, au delà de la route. Entre les deux vallées, qui ont enfin roussi, le gris de la route s'étale comme un tapis rouge.
Nous rentrons ensemble chez le coiffeur. Je me demande ce que ça fait à ces gens de s'occuper de quelqu'un comme lui. J'imagine qu'il y a un petit peu de social dans ce métier là. Je suis assise derrière lui, mes yeux visent le miroir, son regard à lui est encore ailleurs. La coiffeuse ne sait pas qui regarder, moi ou lui. Quand elle veut savoir quelque chose, le shampoing, la coupe, la longueur, elle se tourne vers moi. Puis moi vers lui. Ses yeux vacillent, clignent un peu. Il fait des gestes flous, mais saccadés. Quinze minutes plus tard nous sortons, il s'installe dans la voiture, toujours sans aucun mot. Mais il y a quelque chose qui est différent. Son corps est-il moins courbé vers l'intérieur ? Il boucle sa ceinture, je sens son visage se tourner vers moi.
En rentrant à la maison, il retourne s'enfermer dans sa chambre.
Je me couche le soir, comme souvent, j'ai du mal à respirer dans cette maison. Aujourd'hui, il y a quelque chose en plus. ça bouillonne, près à exploser. Mardi, je me suis promise que je l'accompagnerai chez son médecin.
Quand ce jour arrive, je me sens trembler dès le matin. J'ai la trouille, comme on dit. L'entrée dans le hall d'hôpital me ramène combien d'années en avant ? Trois ans. Trois ans que Tata Ginette a pris ses cliques et ses claques. ça fait tellement de temps que j'entends parler de ce médecin, dévastateur selon moi. Pourtant quand il entre dans la salle d'attente, je trouve qu'il ne ressemble à rien. Il est sans âge et moi je suis comme invisible. Il ne voit que lui, à mes côtés, il le dévore presque des yeux, comme une mante religieuse prête à bouffer sa proie. Lui, semble se recroqueviller un peu plus. Le docteur nous fait entrer et lui demande comment ça va depuis la dernière fois. Comment ça va. Il pourrait lui répondre que ça ne va pas. Mais non, il fait comme avec tout le monde. ça va. Bon, dit le médecin, en traînant le mot en longueur, telle une corde qu'on serre un peu plus. Ce dernier me jette des coups d’œil, ma présence le dérange. Je lui adresse un grand sourire. Comment se déroule vos journées ? Je n'écoute pas la réponse. J'entends les voix en sourdine. Celle du docteur mielleuse, hypocrite. La sienne, éraillée, presque fausse. Mes oreilles se réveillent. Je laisse tomber ma main sur le bureau, le médecin sursaute. Lui se redresse légèrement. Je n'avais pas vraiment voulu cette réaction. Mais tant que je suis là. Maintenant que je suis là. Vous pouvez m'expliquer c'est quoi ce bordel ? Oh non ne me regardez pas avec ces yeux écarquillés ! c'est ça que vous faites avec lui toutes les semaines, depuis quoi, 20 ans ? Vous lui demandez comment se passent ses journées ? Mais venez à la maison, voir comment il occupe ses journées ! Et les nôtres, celle de ma mère par la même occasion ! ça fait presque trois qu'il coule à pic et vous vous lui demandez comment ça va ? Mais vous êtes un psychopathe ! Vous devez vous délecter de tout ce mal être ! Là ça suffit, ça suffit !!!
Il est scotché à son siège, son regard me traitant de folle, alors que je viens de le traiter de psychopathe. Je me tourne vers lui, qui a son visage tendu vers moi, ses yeux sont enfin éclairés. Je sors, il me suit. Pardon, pardon, je lui dis, pardon d'avoir réagit comme ça, mais c'était trop. Merci, il me répond.


Je peux rêver. Je peux inventer. C'est la seule chose que je peux m'offrir quand je pense à lui, à ce qu'on endure, à ce qui pourrit depuis trois ans. Un matin je me suis dit, je vais faire ça, je vais m'occuper de lui. Je vais aller voir son enfoiré de psy, je vais taper du poing sur la table. J'ai rêvé. Loin de lui, je peux tout imaginer, le meilleur, le mieux, du moins, puisqu'on est arrivé tellement bas, à présent. Puis quand je rentre dans cette maison, je sens la porte fermée, je ne peux même pas l'ouvrir. Etre à ses côtés me tétanise, moi qui me suis sentie si complice avec lui pendant tant d'années, qui me suis enveloppée de son amour. Et penser à ce qu'il a été et ce qu'il est aujourd'hui efface tout espoir. Je suis capable de parler de tout, sauf de lui. Comment va-t-il, me demande-t-on. Rien que la question me met hors de moi. Ce n'est pas une personne qui a continué de vivre, qui a rebondi, qui se tire vers le haut. Il n'ira plus. J'ai le vertige. Derrière la nuque, je sens que cette constatation - il n'ira plus - c'est comme une balle, là. ça achève.

Je peux rêver. Je peux tout inventer.

dimanche 26 octobre 2014


 


 
 
Les bébés vont s'enchaîner cette année. Le premier est né. Un dimanche d'octobre, alors que je courais dans le Jura. J'observais les arbres, pas assez roux à mon goût, et constatant cette année  encore que l'automne tardait de plus en plus à s'installer. Je parle à ma mère, elle qui pédale, moi qui cours, c'est comme si la relation changeait, mère-fille, fille-mère, je me sens protectrice, je nous sens accompagnantes l'une de l'autre. A chaque fois que je reviens dans cette maison, je peine à me dire que ma vie est à Paris. L'odeur de la maison, toujours, les bras de ma mère et toute son enveloppance, mes frères et leurs humeurs, les petits pas rouillés de mon père, trop silencieux, les chats, les jardins et les voisins, le bois rangé, les légumes cueillis, les plats plein d'amour de ma mère, le sourire de ma mère, l'accueil de ma mère dès le petit déjeuner. Ma mère. Ma maman. Ma maman-folie. A chaque fois, je me dis, je vais y revenir. La vie serait aussi -plus ?- douce ici.

A Paris la vie est tumultueuse, le travail à la crèche est éreintant, les gens sont épuisants, beaucoup plus que les enfants, quoi qu'on en dise. A chaque fois que le travail me pose question, c'est toujours, inévitablement en relation avec un adulte, une professionnelle, un parent, l'équipe. Alors il me suffit de m’asseoir avec un enfant, ou deux ou trois, ou six. Rien ne me vient plus facilement que d'être avec eux, de repérer ce qu'ils montrent. Une histoire à écouter, à inventer ensemble, une matière à explorer, un jeu à reproduire, encore, encore, encore, qu'ils répètent, avec leurs rires et sourires qui s'échappent si naturellement. Et puis je ne suis que réceptacle, des mots des parents, de la visible confiance de leurs enfants, des liens qui se forment presque invisibles mais tellement tangibles. Je suis lieuse, comme si j'avais des fils au bout des doigts, des bras et du cœur. Je ressens tous ces bébés, ces enfants, que l'on m'offre presque, plus qu'on ne me les confie. Je ne suis pas une ogresse qui mange les enfants, j'espère être une ogresse qui nourrit  ces enfants. J'écris ces mots, et ça déborde, les larmes. Qu'est ce que j'ai fait pour mériter ça ? On me dit merci. Moi aussi, je dis merci.

Après le 12 octobre 2014, trois jours plus tard, je reçois, encore, un autre dépôt d'amour-confiance. Il est tel, que de nouveau, je fonds. Quelle chance. Quelle force cela me donne. Avec cette maman toute neuve qui m'offre d'être à ses côtés, à leurs côtés, j'échange, tous les jours. Comme un  de ces nombreux fils qui s'épaissit. Parfois je doute d'être suffisamment, d'être comme il faut. Je doute aussi parce qu'il devient éprouvant pour moi de n'être pas plus qu'une amie-éducatrice-bienveillante. Parfois j'aimerais ne plus avoir tous ces boutons qui s'allument et clignotent telles des alertes professionnelles et empathiques. Pourrais je n'être qu'émotions et réactions sans questions ? Certainement que non. Je suis un tout.

Et parce que le bonheur n'est pas qu'auprès des enfants, il y a aussi tous ces autres fils, entre sœurs, entre amies, entre amies-sœurs. C'est drôle comme ces deux liens se confondent. Comme des amies finissent par devenir des sœurs, même aux yeux des autres. De ces liens aussi, alors que je réceptionne et renvoie des messages, je me sens puissante et comblée. Que dire de ces moments où tout n'est que bras ouverts et accueillants ?

J'ai imprimé des photos, je trie. Parfois le cœur tombe en observant ce qui a passé. Je me demande, cette photo, je l'avais prise avant ou après. J'ai imprimé des photos prises par les fenêtres. Je les ai collées d'un côté et de l'autre de la fenêtre de tous les jours. Un côté Jura. Un côté Paris. Comme pour me montrer les directions. Et parce que je n'ai pas qu'un phare pour me guider.